Receveurs

Si on demande à Sasha Farand quel motif elle veut avoir sur ses ongles, elle s’écrie immédiatement : « des fraises! ». Il s’agit du motif que sa mère, Suzanne Saint-Onge, réussit le mieux : chaque ongle est recouvert de vernis rouge parsemé de minuscules pois blancs et coiffé d’une petite touche de vert pour la queue, comme des fraises. Cette activité est l’une de celles qu’elles préfèrent. C’est aussi une excellente façon d’amener l’énergique fillette de cinq ans à rester tranquille – l’une des seules façons, en fait –, même si ses orteils ne peuvent s’empêcher de remuer.

Affirmer que Sasha a une personnalité vive et enthousiaste serait un euphémisme. Néanmoins, Suzanne est convaincue que c’est la raison pour laquelle sa fille est en vie aujourd’hui.

« Sasha est une petite fille extrêmement déterminée et, à notre avis, il ne pouvait en être autrement. Tout au long de la grossesse, elle a surmonté toutes les difficultés les unes après les autres », souligne Suzanne.

En fait, des défis l’attendaient avant même sa conception. À la suite d’une première fausse couche, Suzanne a subi des tests qui ont révélé l’absence de l’antigène Kell et un taux élevé d’anticorps anti-Kell. Le bébé que Suzanne a perdu avait l’antigène Kell.

Bien que les bébés soient le résultat d’un mélange de la constitution génétique de leurs parents biologiques, il arrive parfois que le corps de la mère ne soit pas compatible avec le fœtus. Si une femme n’ayant pas l’antigène Kell porte un bébé qui possède cet antigène, ses anticorps réagissent et attaquent les globules rouges ainsi que les cellules souches hématopoïétiques du fœtus, lesquelles produisent les globules rouges de l’organisme dans la moelle osseuse. À la 13e semaine de grossesse de Suzanne, des tests ont révélé que Sasha avait l’antigène Kell. Pour que Sasha survive, de nombreux donneurs de sang et de plasma allaient devoir venir à son secours.

Pendant les 12 semaines subséquentes, on a injecté à Suzanne des immunoglobulines intraveineuses (IgIV), autrement dit des anticorps issus du plasma de plusieurs donneurs. Selon les médecins, lorsqu’un patient reçoit une injection d’IgIV, la grande quantité de nouveaux anticorps surcharge son système immunitaire, atténuant ainsi les dommages que ses propres anticorps « de défense » (dans le cas de Suzanne, les anticorps anti-Kell) peuvent causer. Les injections d’IgIV ont fonctionné et, après 25 semaines passées dans le ventre de sa mère, Sasha avait suffisamment grossi pour commencer à recevoir des transfusions intra-utérines visant à remplacer les globules rouges qu’elle avait perdus.

« J’étais entourée de toute une équipe médicale. En passant par mon ventre, on a entré une grande aiguille dans le cordon ombilical, à l’endroit où il est joint au placenta, afin de donner une transfusion sanguine à Sasha », explique Suzanne.

Au moment où Sasha s’était suffisamment développée pour que l’on puisse déclencher le travail, elle avait reçu cinq transfusions intra-utérines.

Sasha est née le 24 janvier 2008, seulement trois semaines et demie avant terme.

Après la naissance, l’équipe médicale a donné à Sasha deux autres perfusions d’IgIV au cas où des anticorps anti-Kell auraient subsisté dans son organisme pour prévenir toute attaque possible des nouveaux globules rouges sains que son corps fabriquait maintenant de lui-même. À quatre semaines, puis à sept semaines et demie, Sasha a reçu ses deux dernières transfusions sanguines pour ajouter de nouveaux globules rouges dans son petit corps en croissance.

Aujourd’hui, les hôpitaux et les transfusions sanguines semblent un lointain souvenir. Les petits orteils aux accents de fraise de Sasha sont sur le point de franchir une autre étape importante : l’entrée à la maternelle cet automne. Suzanne raconte l’histoire de sa famille aussi souvent que possible pour encourager les gens à donner du sang. Elle a pris la parole lors d’événements organisés en l’honneur des donneurs et, plus tôt cette année, elle a affiché un message spécial sur www.thankyourdonor.ca, le site Web de la Société canadienne du sang destiné aux transfusés qui désirent manifester leur gratitude aux donneurs de sang. Suzanne a été particulièrement touchée quand une collègue qui a une phobie des piqûres a donné du sang pour la première fois en l’honneur de Sasha.

« Le fait qu’une personne surmonte sa peur des aiguilles pour donner du sang est un geste très éloquent et percutant. C’est grâce à des gestes comme celui-là que Sasha est ici », fait remarquer Suzanne.

Photographie de Douglas Little